lundi 24 juillet 2017

Papier, papiers et cerfs-volants


C'est le premier jour à Tashkent, le jour qui suit l'arrivée, celui où on est un peu amer devant la ville qu'on découvre. Fatigué d'avoir volé jusqu'au milieu de la nuit, atterri dans cet aéroport désert, affronté des policiers hostiles puis ce chauffeur de taxi affairé à vous fourguer un stock de billets de banque à un cours scandaleux (attention Madame, le marché noir — très dangereux — avec l'accent sur le trrrès). On a arpenté les avenues monumentales, on s'est perdu entre les immeubles interminables.
On a fini au bazar Chorsu, dans le vieux quartier de la ville, le seul qui ait réellement survécu au tremblement de terre du 26 avril 1966.
Je ne me souviens plus ce que nous cherchions. Toutes ces maisons étaient closes sur elles-mêmes. Maisons de pisé blanchies à la chaux. Quand une porte était ouverte, nous pouvions apercevoir une cour étroite, une terrasse couverte, quelques chaises. Des enfants. Des ânes.
 Les rues formaient un labyrinthe et nous avons fini dans un cul-de-sac. Il a fallu revenir en arrière et demander notre chemin. Le garçon qui nous a répondu ne savait pas comment nous guider — trop de détours compliqués entre ces ruelles et ces cours, il nous a conseillé de prendre un taxi.
Arrêtés au coin d'une petite place à guetter la première voiture qui passerait, nous avons suivi les jeux des enfants.

De tous petits garçons qui lancent vers le ciel des cerfs-volants plus hauts qu'eux-mêmes.

Puis nous avons roulé dans ce nœud de ruelles pétrifiées dans le temps pour rejoindre le complexe de Khast Imam, centre religieux de Tachkent composé de la mosquée Tilla Cheikh, de la médersa Barak Khan et du mausolée Kaffal Shashi.
Là aussi, les enfants jouaient avec leurs cerfs-volants.
A regarder ces enfants, si loin de chez moi, dans cet espace à la fois familier — car anciennement soviétique — et étrangement, désagréablement, étranger, marqué d'une présence policière à laquelle je ne m'attendais pas, des signes évidents d'un régime corrompu, de la nécessité de passer par le marché noir pour obtenir de l'argent, il m'est revenu le souvenir de ce temps où les talibans étaient au pouvoir en Afghanistan et interdisaient les cerfs-volants.
Est-ce si différent ici de ce que racontait, il y a quinze ans, un reportage dans Libération ?
« Au nord-ouest de Kaboul, se souvient Atiq Rahimi, tous les vendredis soir les gens venaient assister à des combats de chiens, de coqs, de cailles et de cerfs-volants. Tout se passe dans le ciel. Ton cerf-volant oscille là-haut. Un autre s'approche. Si tu t'éloignes, c'est non. Mais si tu donnes un signe d'acquiescement ­ une légère inclinaison du cerf-volant ­, le combat commence. L'art est d'être au-dessus et de venir couper le fil de l'autre. Alors, chacun donne du fil pour monter. Il y a des moments où les cerfs-volants volent si haut qu'ils deviennent minuscules, et si on tire sur le fil, c'est la fin, on perd ».
Avoir entre ses mains un bon cerf-volant est tout un art qui commence par la préparation artisanale du fil : il doit être finement tranchant pour bien couper le fil de l'autre. On fait donc bouillir du riz et dans l'amidon obtenu, on verse du verre pilé (des ampoules le plus souvent) ; c'est la recette de base, le reste est affaire de secret. On enduit le fil de ce mélange et on laisse sécher un ou deux jours. Ensuite, on enroule le fil (des centaines de mètres) autour du tchara. « Porter le tchara d'un maître en cerf-volant était un grand honneur, poursuit Atiq. Dans mon quartier, Rauchan (dont le nom veut dire lumière) était un dieu. Je n'ai jamais oublié ce jour où il m'a emmené dans le quartier où l'on vendait des torechichai (littéralement fils de verre) au Chour Bazar de Kaboul où il m'a acheté un fil extraordinaire. Ce fut le plus beau jour de ma vie d'enfant. »
Pas de cerf-volant sans vent et, en Afghanistan, pas de vent doux sans goudiparonbâz (joueur de cerf-volant, littéralement : joueur de poupée de vent). L'été, il fait trop chaud, l'hiver, trop froid, on y joue surtout en automne et au printemps après le nouvel an qu'est norouz. Et d'abord le jour de repos, c'est-à-dire le vendredi. Naguère, les plus grands combats étaient retransmis à la radio comme des matchs de foot. Alors tous les toits se peuplent d'enfants qui ont concocté leur mohigag (petit poisson), le premier cerf-volant, de taille réduite, mais comme les autres fait de bambou courbé à la bougie et de papier. Puis, au fil des âges, suivent le kiranou (qui pourrait se traduire par un sou, le nom est resté même quand le prix a augmenté), le nimtartahi ou le nim patchaï (unité de mesure de la feuille de papier, nim signifiant demi) avec lequel on entre dans l'âge adulte, alors on passe au seporcha (c'est-à-dire toute la feuille), voire au panchtartaï (plus de deux fois la feuille). La forme aussi part du losange initial, toujours avec une queue (dombach) et une tête de moineau (kalagundichki) d'une autre couleur, voire des subtilités comme ouaskati (gilet) ou atchi (huit), deux formes aussi belles que redoutables mais qui demandent une grande dextérité. Le poids des couleurs et de la colle donne au cerf-volant la possibilité d'un renversement brusque : on fond sur l'adversaire. « Le fil est comme une scie électrique qui paralyse le fil ennemi. ça peut durer deux, cinq minutes, ou plus longtemps. Tous les enfants jouent à ça. »
Quand les talibans ont édicté l'interdiction du cerf-volant (le septième de leurs seize commandements, entre l'interdiction de la drogue et celle des idoles), si cela a pu paraître anecdotique en Occident, pour tous les Afghans ce fut un drame, c'est leur identité qu'on balafrait. Car le cerf-volant sert aussi de messager. Ainsi l'amour qui ne s'avoue guère en Afghanistan peut se dire par le cerf-volant. On colle un cœur qui, sur le papier, palpite, et on fait voler le cerf-volant au-dessus de la maison de l'être aimé. Comme une danse de séduction. 
Libération, 23 mars 2002
La nuit tombe sur Tachkent mais les enfants sont encore dehors. La nuit, la pluie, l'orage.
Et leurs cerfs-volants comme des oiseaux qui tardent à rejoindre leur nid.
Ce sont surtout des garçons, petits et grands.
Mais il y a aussi quelques petites filles.


Un cerf-volant — du fil, quelques baguettes, une large feuille de papier. Blanc, vierge de tout message.
Du papier blanc sur lequel rien n'est écrit, rien ne sera jamais écrit. Et qui vole sur la grande place du  Khast Imam où, dans la mosquée Telyashayakh, près du mausolée d'un sage du Xe siècle, Kaffel Shashi, est conservé l'un des plus anciens exemplaires du Coran au monde.

On l'appelle le Coran d'Othman. Il s'agit d'un manuscrit du IXe siècle mais en Ouzbekistan, la tradition l'attribue à Othman, le troisième Calife, celui qui a fait mettre par écrit une version de référence du Coran à une période, le VIIe siècle, où se multipliaient les versions orales du texte révélé — fixant ainsi dans ces grandes lignes le corpus qui deviendra canonique un siècle plus tard. Othman aurait fait copier cinq exemplaires de ce Coran pour les envoyer dans différentes grandes villes. De ces cinq exemplaires, l'un est à Istanbul au palais de Topkapi, l'autre au British Museum. Le troisième (dont la tradition dit qu'il garde la trace du sang d'Othman qui le lisait justement au moment où il fut assassiné) ou manuscrit de Samarcande est cher aux Ouzbeks car il est lié au héros national, Tamerlan :  les vicissitudes de l'histoire en Moyen orient, d'une invasion à l'autre, ont mené le manuscrit de Médine à Koufa en Irak puis, à la fin du XIVe siècle, de l'Irak à Samarcande dans les bagages de Tamerlan.
Plus tard, en 1868, ce sont les armées tsaristes qui l'emportèrent à la Bibliothèque impériale de Russie à Saint-Pétersbourg. Lénine l'a rendu à la République Socialiste Soviétique Autonome du Turkestan, dissoute en 1924 et dont la capitale était Tachkent, sans doute dans l'espoir de gagner aux bolcheviks les peuples musulmans d'Asie centrale.
Nous ne le verrons pas — non que sa vision soit réservée aux seuls musulmans mais parce que l'heure c'est l'heure, et évidemment, les musées ferment la nuit. De toute manière, ce Coran n'a pas été copié sur du papier mais sur du bon vieux parchemin, à l'ancienne, dans une belle écriture coufique.

Mais ici, à Tachkent, nous ne sommes pas bien loin de l'endroit par lequel le papier est sorti de Chine pour être par la suite diffusé dans le reste du monde par les Arabes. Et un cerf-volant est intervenu dans l'histoire : on raconte que quelque part dans la péninsule arabique, un faux-prophète du nom de Musaylima et mort en 632 — l'année de la mort du Prophète et des années avant qu'on ne commence à copier le Coran —, avait fabriqué un cerf-volant « avec du papier chinois (waraq sînt) et du kâghad » afin de faire croire à une apparition et d'impressionner les âmes sensibles. Il l'avait lancé dans le ciel, de nuit, pour que les spectateurs ne voient pas la ficelle qui le reliait à la terre. Le kâghad semble apparaître ici comme une seconde espèce de papier d'importation.

Le papier, on le sait, est né en Chine, où on avait commencé à l'utiliser comme support de l'écriture six siècles au moins avant que la fabrication n'en commence en Asie centrale ou au Moyen orient mais c'est par la route de soie que le papier a commencé à circuler — et avec le papier, dont la fabrication ne revêtait pas le même caractère de secret que celle de la soie, des techniques. Si nous n'avons pas de renseignement précis sur les débuts de la fabrication du papier au cœur du monde islamique, on peut dire qu'elle était déjà engagée à Bagdad vers 795.
Kitab al-madkhal al-kabir fi ʿilm ahkam al-noudjoum, traité d'astrologie judiciaire, par Abou Maʿshar Djaʿfar ibn Mohammad ibn ʿOmar al-Balkhi. 
Manuscrit copié sur papier en 325 de l'hégire (936-937) par Ali al-Motarriz, BnF.
Le papier du manuscrit arabe se distingue par sa couleur très foncée en surface et par le fait qu'il paraît rouge face à la lumière électrique. Dans ce papier, on distingue très mal les fils de chaînette, soit parce qu'ils sont rares et très écartés dans une forme à laquelle les fibres de bambou donne naturellement une bonne tenue, soit parce qu'ils sont très fins, ou pour les deux raisons à la fois. Curieusement, par l'aspect de la feuille, son format, la visibilité et la largeur des vergeures, et surtout par le pliage qui donne un sens vertical à ces vergeures, le papier du manuscrit arabe de la BNF n'est pas sans rappeler certains papiers fabriqués au siècle dernier en Asie centrale, si on ne prête pas attention à la couleur, puisque la feuille de ces papiers récents est souvent très claire et même translucide.
Selon la tradition, en 751, à Talas, non loin de Samarcande – qui était placée depuis 712 sous l'autorité permanente d'un gouverneur nommé par le calife –, les troupes musulmanes mirent en déroute une armée qui avait enrôlé un grand nombre de soldats chinois. Parmi les milliers de prisonniers chinois qui furent conduits à Samarcande à l'issue des combats, certains y auraient introduit la fabrication du papier.
Les traditions valent ce qu'elles valent. En fait, le papier était connu bien avant cette date comme produit d'importation. L'empereur sassanide Chosroès I en avait employé dès 555 pour répondre à une lettre en chinois — écrite quant à elle sur du satin! — que lui avait envoyée Zingibou Mokan, le khaqân des Turcs (dont la fille sera par je ne sais quel détour l'une des — lointaines — ancêtres de Guillaume le Conquérant). Mais le papier était alors un produit très rare et donc réservé aux écrits royaux. 
Les Arabes, quant à eux, ont connu et utilisé du papier avant la bataille de Talas : les bureaux de la chancellerie arabe de Samarcande en avaient utilisé presque trente ans avant 751. On sait cependant que les bureaux de l'administration abbasside à Bagdad se heurtaient encore à de grandes difficultés pour se procurer des matériaux à écrire en quantité suffisante jusqu'au début du IXe siècle. Sous le califat d'al-Amîn (809-813), fils de Hârûn al-Rashîd, on a dû gratter pour les réutiliser des registres de peau ou de parchemin qui avaient déjà servi. Les bureaux du califat et évidemment les libraires n'ont donc probablement pas disposé de papier de qualité en quantité suffisante avant le milieu du IXe siècle, et on a dû continuer à utiliser couramment du papier de Samarcande au moins jusque là.

Mais que ce soit du fait d'un accroissement de la demande ou à cause de l'arrivée accidentelle de prisonniers chinois à Samarcande, on est passé dans cette ville de l'utilisation de papier importé à sa fabrication. Ibn al-Nadîm, un érudit et bibliographe chiite mort en 990, est l'auteur d'un index complet de tous les livres arabes de l'époque, le Kitab al-Fihrist. Libraire et calligraphe de profession, il était aussi copiste, charge qu'il avait héritée de son père. Philosophe, il admirait tout particulièrement Aristote et s'intéressait également aux sciences grecques et indiennes. Il semble en tout cas, au Xe siècle, avoir gardé le souvenir de l'époque où le papier continuait à assurer à la Chine un revenu important.
L'essentiel de ce qu'on sait sur le papier fabriqué à Samarcande nous vient du Fihrist qui explique que le « papier du Khorâsân » était « fabriqué par des artisans chinois sur le modèle du papier chinois (ʻalâ mithâl al-waraq al-ṣînî) ». Ibn al-Nadîm décrit six sortes de « papiers du Khorâsân » dont les noms sont clairement arabes. Le premier est le firʻawnî (le pharaonique), appellation tient sans doute au fait que le papier de Samarcande prétendait rivaliser avec le papyrus par la qualité, ou peut-être parce qu'il était commercialisé, comme lui, en rouleaux. Ibn al-Nadîm oppose le papier de Chine « fait de ḥashîsh » (c'est-à-dire d'herbe, peut-être de chanvre) au papier du Khorâsân « fait de lin » (kattân). 

Ce fut sur des papiers chinois et du Khorâsân qu'Ibn Muqla (mort en 940) copia un magnifique exemplaire du Coran et, lorsque Ibn al-Bawwâb (mort en 1022) voulut le restaurer, il trouva dans la bibliothèque du souverain bouyide Bahâʼ al-dawla Firuz à Chiraz tout un stock de papiers anciens fabriqués à Samarcande et en Chine pour ce faire.
Ce Coran est l'un des manuscrits les plus précieux de la Chester Beatty Library. C'est un rare exemple de manuscrit signé par Ibn al-Bawwab, l'un des trois grands maîtres de la calligraphie islamique médiévale. Ibn al-Bawwab est notamment reconnu comme un maître de la calligraphie naskh, dont ici il use d'une variante, le naskh-rayhan. Ce Coran est également le plus ancien connu qui soit écrit en cursive (au contraire de celui de Tachkent). Il est aussi célèbre pour être écrit sur papier, sur des feuillets de format vertical.
 Dans le Fihrist, Ibn al-Nadîm raconte qu'il avait fait la connaissance en Irak d'un homme qui possédait la plus riche bibliothèque qu'il ait jamais vue. Cet homme finit par ouvrir devant lui une grande caisse à livres qui contenait des trésors. On pouvait y découvrir, dit Ibn al-Nadîm, outre plusieurs sortes de peaux de fabrication ancienne, « des papyrus d'Egypte, du papier chinois, du parchemin de la Tihâma... du papier du Khorâsân ». 
Kitab suwar al-kawakib, ou Livre des étoiles fixes, d'Abd al-Rahman al-Sufi. Composé en 964, l'ouvrage a été reproduit de nombreuses fois au cours des siècles. Celui-ci, conservé à la Bodleian Library à Oxford et dont nous voyons la page consacrée à la constellation de la Grande ourse, est le plus ancien exemplaire connu et date de 1009. C'est un manuscrit dessiné à l'encre sur papier par le propre fils d'Al-Sufi. Il offre deux images pour chaque constellation, l'une montrant ce que nous voyons dans le ciel et l'autre, comme en miroir, en donne la position sur la sphère céleste.
Les principaux apports arabes à la fabrication du papier tiennent surtout à la matière première : le mûrier ou le bambou sont remplacés par le lin. Nous avons vu que le chanvre subsiste. On recycle de vieux chiffons qu'on laisse fermenter puis qu'on ébouillante et qu'on bat à l’aide de maillets pour libérer les fibres sous la forme d’une pâte humide. Des meules de pierres sont utilisées pour ce travail, mues par des animaux ou des esclaves, puis par des moulins à partir du Xe siècle.
Pour fabriquer la feuille de papier, il faut un moule ou forme. Celle-ci était constitué de deux parties : un cadre bois rectangulaire et un écran ou tamis dont la trame est faite de fils parallèles au grand côté du rectangle : les fils vergeurs qui vont laisser des traces ou non sur les feuilles fabriquées. On trouvera ainsi trois types de papier : sans fils, sans fils de chaine, et avec vergeures et fils de chaîne.
C’est le papier arabe occidental aux vergeures moins espacées que le papier arabe oriental qui sera à l’origine du papier italien… dont le succès va provoquer à la fin du Moyen âge la disparition de la fabrication du papier dans le monde arabe.

Ce post repose largement sur le long et passionnant article de Geneviève Humbert, « Le manuscrit arabe et ses papiers », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, 99-100, novembre 2002.

dimanche 21 mai 2017

Mausolées — à Shahrisabz

Il faut imaginer que cette gigantesque structure constituait le portail du palais de Timour Beg, un Iwan surdimensionné en quelque sorte. Elle est vue ici de l'arrière, c'est-à-dire de l'intérieur du palais — aujourd'hui disparu. Surtout, on repère le début des voûtes qui couvraient ce portail et il suffit de prolonger les courbes vers le ciel pour en imaginer la hauteur : pour Tamerlan, il s'agissait de dépasser l'arche que le roi Sassanide Shahpur 1er avait fait bâtir dans son palais de Ctésiphon, près de Bagdad, après sa victoire sur l'empereur romain Valentinien en 260.
Ruy Gonzalez de Clavijo, ambassadeur du roi de Castille auprès de Tamerlan, traversa l'empire de Timour entre 1404 et 1405, rencontra le conquérant à Samarcande et, de retour chez lui, écrivit ses mémoires. De l'entrée dans Shahrisabz, voici ce qu'il raconte.
Le lendemain, jeudi 28 août, à l’heure de messe, nous entrâmes dans une ville appelée Kech qui se trouve dans une plaine. Elle est parcourue par des nombreux ruisseaux et des canaux. Elle est entourée par des jardins et des fermes. Près d’elle s’étendent des bourgs sur le sol plat qui l’environne. Cette contrée, riche en eaux et en prairies est très peuplée. Elle est jolie en été. Les terres de la plaine possèdent beaucoup de champs de blé, de vignes, des cultures de coton, de melons, ainsi que des vergers. La ville est protégée par un mur en terre qui en fait le tour, par des fossés et des portes à pont-levis.
Un siècle plus tard, Babûr, descendant de Tamerlan et fondateur de l'Empire Moghol se souvient aussi de Shahrisabz.
Comme, au printemps, la campagne, les murailles et les toits de la ville deviennent d’un beau vert, Kech est aussi appelée Chahr-ï Sabz « Ville verte ». Comme c’était sa ville natale, Temur beg s’efforça et s’appliqua à faire de Kech une ville importante et une capitale. Il y a édifia de vastes constructions. Pour tenir son conseil il fit construire un grand portique pour lui-même et deux autres plus petits, à droite et à gauche du premier, pour faire siéger les begs de son entourage et ceux du Conseil, et les consulter. On cite peu d'exemples de voûtes de cette taille dans le monde. On dit qu'elle est plus grande que celle de Chosroès.
Temur beg fit aussi construire à Kech des écoles et des tombeaux. C'est là que se trouvent le tombeau de Jahangir Mirza et ceux de plusieurs de ses enfants.
Comme Kech n’avait pas la même aptitude que Samarkand à devenir une grand ville, c’est finalement cette dernière que Temur beg avait choisit pour capitale.
On sait aussi que Ptolémée, général d'Alexandre le Grand, y avait remporté une victoire décisive sur le satrape de Bactriane ce qui signa la fin de l'Empire achéménide. Shahrisabz, qui s'appelait donc autrefois Kesh, accueillit Alexandre lui-même qui y passa l'hiver avec Roxanne en 328 avant J.C.
Mais rien ne porte aujourd'hui ici la trace d'Alexandre.
Ces remparts si lisses et soignés, fraichement rénovés comme ils ont été fraichement rénovés à Khiva ou à l'Ark de Boukhara, ne sont qu'une façade : il s'agit d'accueillir glorieusement les visiteurs tout en poursuivant le culte de Tamerlan, très vivace ici en Ouzbékistan où il n'est menacé que par le culte d'Islam Karimov, l'ancien président décédé en 2016 — culte qui lui-même succède à celui de Marx, Lénine, ou Staline (dont chacun sait que le nom évoque "l'homme de fer", ce qui est exactement le sens du nom de Timour).
Il suffit de prolonger un peu sa route pour voir que ces remparts, plus loin, sont à l'abandon et s'ouvrent tous néants sur la "vraie" ville de Shahrisabz.
La ville qu'on visite à quelque chose d'une gated community : on entre par une grande porte dans un vaste parc où survivent, lourdement restaurés, des monuments de l'époque timouride posés sur une pelouse immaculée que des employés soignent aux ciseaux. Alignés sagement, de petits immeubles proprets, des cafés déserts, des restaurants vides, des plantes vertes. A l'époque soviétique, l'emplacement du palais timouride était occupé par des bâtiments administratifs — les services de nettoyage de la commune étaient installés sur les vestiges de bassins. Après l'indépendance de l'Ouzbékistan en 1991, ces bâtiments ont été abattus pour laisser place à un gigantesque parc de la Victoire dont la statue de Timour constitue le point central. De quelle victoire s'agit-il, ce n'est pas absolument clair.
Un attroupement devant un marchand de glace et nous aussi, nous nous y sommes arrêtés. Nous avons mangé des glaces et ri avec les enfants. Un vieillard nous a fait admirer son petit-fils, un bébé bougon.
La lumière était aveuglante.
Au moment où nous arrivons, tout un groupe d'invités à un mariage venait de sortir. Shahrisabz est un lieu de choix pour les repas de noces et séances de photos, entre monuments authentiques et espaces authentiquement kitsch.
En haut à gauche sur cette vue aérienne, on voit comment le mur d'enceinte s'interrompt une fois qu'on a dépassé l'ensemble monumental. Le plan du jardin est sans doute dessiné de manière à pouvoir être admiré depuis la station spatiale. L'ensemble résidentiel intégré à la zone monumentale est visible à gauche à la hauteur de la statue de Timour et, plus étendu, en bas à droite de la grande allée. Vus de près, la plupart de ces immeubles semblent inhabités.
En agrandissant l'image, on peut constater que le reste de la ville est coupée de la zone monumentale par un mur — rien de clos en réalité, les habitants peuvent aller et venir d'une zone à l'autre, mais la vieille ville labyrinthique et poussiéreuse est ainsi maintenue hors des regards.
Des femmes s'attachent aux finitions après le passage de la tondeuse et dégagent aux ciseaux le moindre poteau. Le jardin est si neuf, les arbres si jeunes, que les monuments les plus anciens (mais rénovés de frais également) en paraissent très récents. Et ce n'est peut-être pas totalement involontaire : l'impression produite pourrait être celle d'une permanence du monde de Tamerlan dans l'espace ouzbek. Au fond, les sommets enneigés des monts Alaï,  à l'extrémité occidentale du TienShan : c'est la limite entre l'ancienne Sogdiane et l'ancienne Bactriane. Derrière les Portes de Fer passées là par Ruy Gonzalez de Clavijo, aux environs de Termez, se trouve l'Afghanistan.
Ici, Timour n'est pas assis sur un trône comme à Samarcande mais debout, guettant l'horizon sud vers l'Afghanistan et, plus loin, l'Inde. Shahrisabz, autrefois Kesh, est sa ville natale.
Les mosquées les plus charmantes, et les plus anciennes, en deviennent tout artificielles. Il ne semble pas que quiconque les utilise autrement que comme un décor pour ponctuer une allée trop longue coupant une herbe trop verte et écrasée par le soleil.

Soyons honnête, toute cette propreté, tous ces monuments historiques respirant bon le neuf, toutes ces pelouses vertes, vertes, vertes et ces lampadaires tous les cinq mètres rendent l'endroit assez déprimant. Ce n'est pas tout ce que nous en retiendrons, mais tout de même.

Le premier émerveillement, c'est la route. Shahrisabz se situe à moins de 100 km de Samarcande dont elle est séparée par un massif montagneux magnifique. La ville même s'étend dans une plaine dominée par les hauts sommets plus au sud encore et qui forment la frontière entre l'Ouzbékistan, le Tadjikistan et l'Afghanistan. Ce massif montagneux au sud de Samarcande, Babûr le décrit ainsi :
Une autre province est celle de Kech, à neuf yighatch par la route au sud de Samarcande. Entre Samarcande et Kech se trouve une montagne appelée Col d'Etmek d'où on extrait des pierre de taille. Toutes les pierres de construction de la région proviennent de cette montagne.
Le flanc nord de la montagne, tourné vers Samarcande, offre de larges courbes verdoyantes. Au col, un petit marché attend les voyageurs : la route vient tout juste de rouvrir après l'hiver, il n'y a pas encore grand monde. On y vend des fruits secs, du fromage, des épices. Il y a du soleil mais le vent pique, la neige n'est pas loin.
C'est évidemment cette même route qu'emprunta Ruy Gonzalez de Clavijo en 1405 pour rejoindre Samarcande et, sans doute, la même route encore que Babûr prit pour rejoindre la capitale de son empire à Kaboul.
Alors que nous nous arrêtons à un barrage routier (la police est toujours très présente en Ouzbékistan), un type passe avec ses vaches. Peut-être était-ce un policier, d'ailleurs : les vaches se sont précipitées vers le poste de garde comme si elles y reconnaissaient leur étable.
Le second émerveillement, c'est cet immense bâtiment, l'Ak-Saray, le palais blanc.
Pourquoi "palais blanc" ? Ak signifie également généreux, majestueux — ainsi l'Ak-Saray est-il sans doute le "palais grandiose", le "palais des palais".
Vu "de face" en tout cas,  ou de l'extérieur, l'Ak-Saray est bleu, il est de toutes nuances de bleus. Vu "de l'arrière" ou de l'intérieur, il est beige, de toutes les nuances de l'argile.
A partir du texte de Clavijo,  une reconstitution possible



Il a été bâti sur l'ordre de Tamerlan entre 1380 et 1404 et, au contraire des palais qu'il fit construire à Samarcande et dont il ne subsiste rien, l'Ak-Saray a conservé une part de son enceinte et les deux pylônes gigantesques qui marquaient semble-t-il l'entrée de la cour principale. Il apparaît comme un compromis architectural entre un palais-jardin (comme ceux de Samarcande) et un palais-forteresse.
Abimé par un tremblement de terre en 1490 puis abattu par le seigneur de Boukhara Abdullah Khan, le dernier des Chaybanides, à la fin du XVIe siècle, il a progressivement été abandonné et les vestiges sont trop partiels pour qu'il soit possible aux archéologues d'en dresser les plans — tout au plus peut-on en proposer une reconstitution hypothétique à partir du passage des mémoires de Ruy Gonzalez de Clavijo où il décrit longuement les lieux :
Le lendemain, on nous fit visiter un vaste palais que Timour Beg était en train de faire construire et on nous dit que depuis vingt ans de nombreux maîtres en métiers y travaillaient chaque jour.
Partout où Tamerlan passait, il gardait prisonniers les artisans maîtres dans leur art et les faisaient déporter vers Samarcande (ou Shahrisabz) pour qu'ils y construisent ses palais. Ils pouvaient d'autant moins se plaindre de leur esclavage que la quasi totalité des populations de leurs villes d'origine n'étaient quant à eux "employés" à la construction d'autres tours que de celles qu'on dressaient avec leurs têtes coupées.
Ce palais possède une longue façade avec un très haut portail. Aussitôt passé celui-ci, on voit, à droite, mais aussi à gauche, des arcades en briques, ornées de carreaux de faïence, placées en opposition, qui abritent de petites chambres dépourvues de portes, dont le sol est recouvert, aussi, de carreaux de faïence.
Le pylône Est, le plus haut des deux pylônes, est haut de 44 mètres, le pilier Ouest ne mesure quant à lui que 38 mètres. A l'origine, l'un et l'autre culminaient à 50 mètres tandis que la voûte disparue atteignait sans doute 70 mètres. L'un et l'autre comportent plusieurs niveaux que l'on rejoint par une série d'escaliers qui relient des pièces de taille variée, simple cellules ou salles plus larges.
En face, par une autre porte, on passe dans une vaste cour aux dalles blanches, entourée d'arcades richement décorées, possédant au milieu un grand bassin rempli d'eau.
Par cette cour, qui mesure bien 300 pas de large, on accède par un portail large et haut, orné de motifs or et bleu, et de carreaux de faïence, d'un aspect admirable, à un ensemble de bâtiments. Le fronton de ce portail porte la représentation d'un lion placé dans un soleil, au centre, et à chaque extrémité une figure identique. Ces armes sont celles du souverain de Samarcande.
Les façades sont décorées de carreaux de céramique glaçurée bleus (bleu foncé, bleu clair, turquoise) et blancs. Aux angles, sur chacun des pylônes, une tour ronde renferme un escalier.
Tout dans ce palais est doré. On nous montra tant de pièces et d'appartements décorés magnifiquement avec des couleurs or, bleu, et bien d'autres, que ce serait trop long de les décrire. L'intérieur de ce palais était merveilleusement et finement ouvragé ; c'est un enchantement pour les yeux.
En un endroit, nous vîmes des chambres et des appartements que Timour avaient fait aménager pour son harem, dont le plafond, les murs et les planchers sont admirablement décorés.
Nous visitâmes ensuite un salon que TImour Beg avait fait construire à part pour se restaurer en compagnie de ses favorites. Devant cette vaste pièce, richement ornée, il y a un grand jardin où se trouvent beaucoup d'arbres d'ombrage, d'arbres fruitiers de plusieurs espèces, et des bassins en pierre sculptée. Ses vastes dimensions permettent d'y recevoir de nombreux invités en été et de leur faire profiter agréablement de l'eau et de l'ombrage.
La partie interne des pylônes montre une décoration plus riche, associant aux bleus et aux jaunes des violets et des verts et un décor végétal de céramique dorée.
Comment rendre le choc de la première impression quand on découvre le palais ? La hauteur démesurée des pylônes, tous ces bleus éteints sous le bleu flamboyant du ciel ? La surprise devant un bâtiment, enfin, intact — dépouillé du vernis des restaurations, ses briques nues comme le seraient ses entrailles mises à jour, les carreaux écaillés, brisés par endroits, les motifs, les calligraphies illisibles ?
Et l'envers entre église et forteresse ? Comment le dire ? Comment dire la surprise au fur et à mesure qu'on tourne autour de ces murs ? Combien l'idée même de perspective est issue abandonnée quand, une fois qu'on s'éloigne de l'axe central du bâtiment, il devient impossible d'en prédire la forme et que chaque pylône à son tour apparaîtra plus large que l'autre.
En dessiner le plan ? La tour de droite qui, tout à l'heure, paraissait surdimensionnée par rapport à celle de gauche est devenue étique — petite chose égarée aux côtés de sa géante sœur. L'espace central, de couloir est devenu vaste baie ouverte à tous vents. La tour de gauche, de mur isolé mais couvert de céramique s'est changée en château gothique bon à abriter de romantiques cauchemars.
Vue de l'arrière, la puissance de la construction en forteresse est presque plus impressionnante que la masse bleue des façades lorsqu'on les découvre. C'est dans le gigantisme écrasant de ces ruines que j'ai perçu ce qu'avait dû être la puissance de Tamerlan —  y compris la violence de ses conquêtes.
On se retourne pour contempler l'Ak-Saray alors qu'on s'en éloigne… Comment faire coïncider les récits, celui de la cruauté d'un conquérant qui fut aussi un criminel de masse et celui de sa sophistication, de son goût de la beauté ? Comment faire coïncider le raffinement de la façade du palais et le brutalisme cubiste de l'arrière du bâtiment ? Comment superposer l'image fantôme du palais gratte-ciel, blanc peut-être, bleu aussi, aussi chatoyant et changeant au fur et à mesure du déplacement du soleil et des ombres que peut l'être une soie qu'on déploie, et ces deux tours massives qui se dressent opaques contre le  ciel ?
Mais sans doute est-ce cette ambiguïté qui depuis six siècles a fait la fortune de Tamerlan en Europe : le vainqueur du turc Bajazet, le correspondant de Charles VI échangeant des ambassadeurs avec les plus grandes cours européennes, ces Tamerlan, Tamburlaine, Tamerlano devenus héros de théâtre, personnages d'opéra qui de Marlowe à Haendel ou Vivaldi, firent battre le cœur des spectateurs et y prolongèrent le mythe du Boiteux.
Shahrisabz. Y marcher encore, tourner le dos au palais.
Car il y a aussi ces coupoles, ces mosquées, ces mausolées.
Tous ne sont pas contemporains de Tamerlan : la mosquée Kok Gumbaz a été élevée à partir de 1435 par son petit-fils Ulugh Beg.
La mosquée Kok Gumbaz, ce qui signifie mosquée "à la coupole bleue". C'est aussi la mosquée du vendredi.
La cour de la mosquée Kok Gumbaz est bordée de ces arcades massives passées à la chaux, très proches de celles de la mosquée du vendredi à Boukhara.
Plus loin, le mausolée de Dorus Saodat est un ensemble monumental bâti en même temps que l'Ak-Saray et destiné à accueillir les tombeaux des membres de la famille de Timour. Le père de Tamerlan y fut enseveli, puis son fils, Djahangir, tandis que la crypte devait recevoir le corps de Tamerlan. L'ensemble comporte, outre les tombes et crypte, une mosquée, un vaste hall ouvert pour accueillir les pèlerins, une partie d'habitation pour le clergé.

Ruy Gonzalez de Clavijo décrit le mausolée qui aurait dû être celui de Tamerlan, avant qu'il ne fasse bâtir le Gour Emir à Samarcande :
On trouve [à Kech] de grandes constructions et des mosquées ; l'une d'elle, particulièrement vaste, est en cours de réalisation sur l'ordre de Timour Beg. Elle possède une chapelle qui abrite la dépouille de son père. Il y a une autre chapelle, plus importante, qui lui est destinée, mais elle n'est pas terminée.
Dans cette mosquée inachevée, le fils ainé de Timour Beg, qui s'appelait Djahangir, est inhumé.

On pense un instant à Ispahan, à la voûte spectaculaire de la mosquée du vendredi, si nue, si silencieuse. Mais Ispahan est une ville-monde quand Shahrisabz n'est qu'une bourgade reculée au fond d'un arrière-pays loin de tout. Ispahan fait rêver, Shahrisabz est un nom inconnu, quelques lignes dans les dernières pages de mon guide. Là-bas les palais sont entiers et vivants, la foule se presse dans les mosquées, les arbres sont hauts dans les parcs, l'ombre y est dense ; ici les palais ne sont que ruines, les mosquées sont désertes, les pelouses et les allées brûlent déjà sous le soleil d'avril — et pourtant. 
Pourtant Ispahan aussi ne fut que ruines, et de ses ruines, de ses dizaines de milliers de morts, quelques survivants furent trainés ici pour y élever ces mausolées à la gloire de celui qui les avait exterminés. 
Celui-là, son nom survit.