jeudi 16 janvier 2014

Iran, monde minéral

— Parfois, il me semble que je vis sur Mars, me dit Sorayya accoudée à la fenêtre.

Devant nous, des murailles de roche rouge. Fournaise.
Pas un souffle de vie, pas un oiseau. Des pierres. Le vent qui brûle.
En bas, Tabriz comme un amas de cubes tombés à terre. Des cubes blancs et jaunes sous la montagne rouge.
Moi aussi je pense être dans un autre monde.








Iran, paysage minéral.
C’est ici un continent de roches colorées, l’Azerbaïdjan iranien, lâché là entre le Caucase et le nord-ouest de Téhéran et les monts Elbourz — un monde de rêve et de terres imaginaires traversées de routes anciennes, route de la soie, route des invasions turques et mongoles.
Pierre, terre, sable. Des montagnes comme de l’argile fondue par l’érosion.
Erosion visible sur les pentes, ruissellement, et les couleurs par tranches rouges, roses, grises, blanches, mouchetées de touffes d’herbes.



Parfois la montagne se répand jusque sur la route. Parfois, la route tranche la montagne. Quand elle se répand, depuis son profil tout en brisures, la terre forme des murs dans la plaine au gré des torrents qui aujourd’hui se sont taris.
Un vent de sable trace une ligne brumeuse au pied des pentes.



Puis, dans cette poussière, dans l’ocre de la terre et le jaune des chaumes, quelques kilomètres d’oasis, d’arbres, de clôtures et de peupliers, de champs verdoyants — jusqu’à ce que tout s’arrête.
Les villages de pisé imitent la roche, posé sur la terre comme des blocs de pierre grise.
Sur les chaumes, des dizaines de moutons noirs ou bruns, le jour baisse. La montagne reprend le dessus.

Des oasis encore.
Un temps, certaines d’entre elles furent des capitales : au XIIIe siècle, Maragheh fut la capitale d’Hülegü, petit-fils de Ghengis Khan et frère de Kubilay, et Soltaniyeh celle d’Oljaïtu un siècle plus tard. De ce monde-là, l’Iran des Ilkhanides, il ne reste ici encore que pierres et terre. Ce sont des monuments tels d’immenses rochers, des pierres dressées au détour d’une rue déserte dans des villes qui semblent abandonnées dans la chaleur. Des pierres dressées dans la désolation du sommeil : tombeaux de khans mongols, tombeaux de princesses, et ce tombeau du savoir  — ces pierres qui furent l’observatoire d’al-Tusi. Et Soltanyeh, ce rocher jaune et bleu, dressé face à la montagne, seul dans le vide d’un village essoufflé, coquille creuse occupée depuis quarante ans par des échafaudages à la Piranèse.

Gombad-e Sork (1148)

Gombad-e Kabud (1196) a conservé sur deux pans de sa structure octogonale son décor en stuc et céramique.
Le mausolée ilkhanide d’Oljaïtu à Soltaniyeh rompt avec la forme seldjoukide de mosquée en s’élevant à une très grande hauteur (ici près de 50 m pour un diamètre de presque 25 m). Elle est éclairée par une ouverture sur chacun de ses huit côtés et par la galerie qui l’entoure.


On descend vers le sud, on quitte l’Azerbaïdjan pour les monts Zagros et le Fars, on quitte les roches rouges, on passe Téhéran, on passe Qom et ce n’est plus Mars mais un espace ténébreux malgré la lumière éblouissante d’août. Le désert par places, un lac salé à l’horizon, une steppe caillouteuse ailleurs dans la brume de chaleur.
Tout est brun et gris. Hostile.
A nouveau des montagnes mais, rien de rond, rien de rose — des hachures, des pointes, des lames, des failles, des blocs brisés.
Une lune sur la terre iranienne.





Et des oasis encore.
Et dans les oasis, des villes, un autre monde minéral encore, un espace qu’on construit et qui se défait lentement. Des villes formées de la terre même où, une fois abandonnées, les maisons reviennent à la poussière. Maisons de terre crue, briques d’argile jaune, enduit de terre mêlée à de la paille hachée, posé parfois même à main nue, façonné, teinté, mouluré, orné de fenêtres à jours et de portes à larges clous.
Terre crue savante et terre crue misérable, terre crue décorée et terre crue nue.
Maisons jaunes de Kashan, maisons rouges d’Abyaneh, forteresses, murs, ruelles. Et personne.
L’eau qui coule en torrent, quelque part sous nos pieds.
Des portes, des serrures, des vantaux.
Des créneaux, des trous.

Quelques chats seulement.









Dans les monuments vides, dans la pénombre, murs et coupoles redeviennent roche — la brique érodée, les enduits qui s’écaillent, les fragments de céramique, tout est oublié et ne subsiste sous les voûtes que le souvenir de montagnes qu’on aurait voulu soumettre et consacrer à Dieu.
Des voûtes, des passages, des puits et des coupoles.
La voix des passants, un coq aussi, quelque part derrière les murs de la Grande mosquée d’Ispahan, toute enserrée dans le bazar — et moi seule dans la pénombre millénaire d’une caverne de brique. Le dôme fut bâti par Nizam al-Molk, grand vizir des sultans seldjoukides Alp Arslan et Malik Shah en 1086 et l’autre, plus petit, un an plus tard par le chambellan Taj al-Molk son adversaire. Deux coupoles rivales, miroirs l’une de l’autre — l’une obscure et austère, écrasante de force brute comme un Léviathan de pierre, et l’autre apprivoisée et gracieuse dans sa perfection savante.  

Comme au milieu des rochers, une tourterelle déploie ses ailes sous la voûte et plane avant de disparaître derrière les piliers.



La coupole du dôme sud de la Grande mosquée d’Ispahan, la Masjid-e Jâmeh, bâtie par Nizam al-Molk en 1086, est la première coupole de ce type en Iran, montée sur le mur de la qibla, et servit de modèle à toutes les mosquées qui suivirent.
 Ce post a paru en décembre 2013 sous une forme un peu différente, davantage de photos, sur le blog Poemas del Rio Wang.

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